renaissance
Galerie Langlet
mars-avril 2008

installation in situ

Sara Badr Schmidt ou le mystère en pleine lumière
par Pascal Bruckner
mai 2007

Il y a des êtres qui passent leur vie à attendre : portiers, sentinelles, vigies, gardiens, prêtres, pasteurs, les uns l'heure de la sortie ou de la fermeture, les autres la vie éternelle, préposés à cette fonction fondamentale, chacun pour des raisons différentes. Ils témoignent par leur présence de ce qui n'est pas mais doit advenir un jour, aussi important pour le salut des hommes que ce qui est. Les toiles de Sara Badr Schmidt, surtout les plus récentes, relèvent de cette catégorie : chez elle il y a toujours une chaise, un sofa, un fauteuil qui sont là, vides, disponibles, nous invitent à nous poser, à nous asseoir avant de laisser la place à d'autres. La chaise attend le passant comme le tableau attend le visiteur qui va se ressourcer en lui. Elle convie au repos, elle est une absence accueillante, une étape sur un chemin qui n'en finit jamais.

Cette attente n'est pas douloureuse ou impatiente, elle est calme. Sara Badr Schmidt a une approche récapitulative de la peinture : elle remonte le cours du temps, traverse l'abstrait, le figuratif, s'essaye au collage, parsème ses ouvres de poèmes de Prévert, de phrases ironique ou poétiques.
Cette revisitation des styles est à la fois ludique et pédagogique : Sara Badr Schmidt reprend pour mieux créer à son tour, trouver sa propre voie.
C'est une volonté d'art total qu'elle manifeste, brassant formes, couleurs, commentaires, matières, même les plus triviales, les plus inattendues comme la toile cirée : l'écriture et le dessin échangent leurs prérogatives, se contredisent, se confortent, se rehaussent l'une par l'autre. On dirait parfois ces haïku, ces koan zen qui éludent le sens, repoussent l'explication, s'énoncent sans se laisser résumer. Ce dialogue, je le répète, est dépourvu d'agressivité ou d'hystérie. Ses tableaux interrogent sans provoquer, ils invitent le spectateur avec humour et délicatesse, manifestant une confiance en l'art qui est rare aujourd'hui.

L'univers de Sara Badr Schmidt est mystérieux, peut-être, mais dépourvu d'angoisse. C'est un mystère en pleine lumière, le plus troublant sans doute, tout plein d'une fausse évidence, d'une pseudo-simplicité. Les symboles qu'elle déploie, les yeux, l'oiseau, le paon, la bicyclette ajoutent une dimension onirique mais non dangereuse. L'artiste se confesse.
Ces confessions ne nous disent rien d'elle : elle s'expose sans s'avouer, installe une ambiance énigmatique où chacun peut se reconnaitre. Les coloris pastel ou clair manifestent une disposition naturellement bienveillante envers la vie. Peut-être retrouve-t-on là l'influence de sa part orientale, son intérêt envers le boudhisme. Ses tableaux ne sont pas faits simplement pour être contemplés mais médités. Il n'y a rien à comprendre, tout à éprouver.

Même assis, ses personnages ont l'air de voler, d'atterrir ou de décoller, portés par une imagination aérienne dans un présent éternel. On dirait des êtres qui flottent dans l'expectative d'une renaissance ou d'une métamorphose. Sara Badr Schmidt fixe dans ses toiles cette qualité rare en peinture et qui en fait tout le charme : la sérénité dans la suspension.

Pascal Bruckner
Philosophe et écrivain français